VINCENT ROZIERE
artiste visuel
Mémoires
de
formes
Qu’est-ce qu’une forme garde de ce qu’elle a été ?
Une forme apparaît, se transforme, se déplace, se déforme, puis parfois disparaît. Pourtant, son passage peut demeurer dans la matière. Une empreinte, une pression, un relief, une rupture de surface suffisent à conserver quelque chose de ce qui s’est produit.
Mémoires de formes explore cette persistance.
Dans cette série, je travaille autour de la trace et de l’empreinte, mais en déplaçant volontairement les outils et les gestes habituels de la peinture. Le pinceau y occupe une place presque inexistante. Je préfère utiliser des objets qui ne sont pas destinés à peindre : bois mort, truelles et outils de maçonnerie, auxquels j’impose une fonction nouvelle.
Le bois mort imprime, frotte, accroche et dépose la peinture. Il porte déjà sa propre histoire : celle de sa croissance, de ses irrégularités, de son vieillissement et de sa disparition. Il devient un outil de peinture qui possède lui-même une mémoire.
À cette empreinte organique s’oppose la truelle, outil de construction.
La peinture est déposée puis écrasée, étirée, poussée à la truelle, comme on appliquerait un enduit sur un mur. Les contours et les zones qui entourent les formes prennent alors une matérialité volontairement brute. La surface n’est plus simplement un support : elle devient une matière à construire.
Il y a quelque chose de presque architectural dans cette manière de travailler.
La toile se comporte comme un fragment de mur. La peinture est déposée en épaisseur, déplacée par pression, parfois comprimée, parfois laissée dans les accidents du geste. La truelle ne dessine pas : elle construit, recouvre, arrache, révèle. Le bois, lui, imprime.
Deux gestes se rencontrent alors : celui de la construction et celui de l’empreinte.
L’un dépose et transforme la matière ; l’autre y laisse une marque.
Entre les deux, les formes apparaissent.
Elles ne sont pas dessinées au sens traditionnel. Elles semblent plutôt avoir émergé de la matière, comme si elles avaient été pressées, déplacées ou extraites de la surface. Elles peuvent évoquer quelque chose de reconnaissable, une architecture, un organisme, un objet, un fragment, mais cette reconnaissance reste toujours instable.
On croit voir une forme.
Puis elle nous échappe.
Une forme en appelle une autre, se superpose à une précédente, la recouvre ou en conserve seulement quelques fragments. Le tableau devient alors le résultat de plusieurs états successifs, dont certains restent visibles et d’autres sont enfouis sous les couches de peinture.
C’est là que la notion de mémoire prend tout son sens.
La mémoire ne conserve jamais parfaitement ce qui a existé. Elle sélectionne, transforme, efface, superpose. Elle garde des fragments et en reconstruit d’autres. Une image ancienne peut ressurgir sans retrouver exactement sa forme originelle.
Dans ces peintures, la matière fonctionne de la même manière.
Chaque geste conserve la mémoire du geste précédent.
Une couche en recouvre une autre sans nécessairement l’annuler. Une empreinte reste perceptible sous une surface nouvelle. Une marque peut être interrompue, déformée, fragmentée. La peinture accumule ainsi ses propres souvenirs.
Le titre Mémoires de formes joue également avec une expression devenue familière : la mémoire de forme.
Certains matériaux sont capables de conserver la trace d'une déformation ou de revenir vers une configuration antérieure. Ils semblent garder en eux le souvenir d’un état précédent.
Ici, c’est la peinture qui possède cette mémoire.
Elle se souvient des pressions de la truelle, des frottements du bois, des recouvrements, des déplacements de matière. La surface finale n’est jamais seulement le résultat de ce qui est visible : elle contient aussi tout ce qui a été fait puis transformé. Cette façon de travailler m’intéresse parce qu’elle introduit une part d’imprévu. Une truelle ne produit pas le même geste qu’un pinceau. Le bois ne dépose jamais exactement la même empreinte. La matière résiste, accroche, glisse, se déplace. Le résultat conserve quelque chose du mouvement qui l’a produit.
La peinture devient alors moins une image fabriquée qu'une surface traversée par des gestes.
Une surface qui porte les traces de sa propre construction.
Les couleurs franches, les contrastes et les formes très découpées viennent ensuite perturber cette matérialité brute. Elles introduisent une tension entre deux mondes : celui de la matière, presque primitif et tactile, et celui d’une abstraction plus construite, plus graphique, presque architecturale.
Cette tension est essentielle à la série.
Le tableau peut sembler extrêmement construit, alors que sa surface est née de gestes physiques, rapides, parfois brutaux. Il peut donner une impression de précision tout en conservant les accidents de la matière.
L’ordre naît du geste, mais le geste laisse toujours une part de désordre.
Mémoires de formes ne cherche donc pas à représenter des formes identifiables. La série s’intéresse davantage à leur apparition, leur transformation et leur disparition progressive.
Ce que nous voyons n’est jamais une forme définitive.
C’est une forme qui a traversé quelque chose.
Une forme qui a été comprimée, recouverte, déplacée, fragmentée.
Une forme qui porte encore la mémoire de ce qui lui est arrivé.
Et peut-être est-ce finalement cela que conserve la peinture : non pas la mémoire exacte d’une forme, mais la mémoire de son passage.
Des traces de gestes.
Des empreintes de matière.
Des fragments de formes.
La mémoire de ce qui n’est déjà plus tout à fait là.






