VINCENT ROZIERE
artiste visuel
Ce qui reste de nous
Que reste-t-il d’une vie lorsqu’elle a disparu ?
Un corps, un objet, une matière, un paysage peuvent disparaître, se transformer, se dégrader. Mais ils laissent presque toujours une trace. Une empreinte dans la matière, une marque dans le sol, une forme dans la mémoire, un fragment qui témoigne de ce qui a été.
Ce qui reste de nous s’intéresse à ces traces.
La série explore cette frontière fragile entre présence et absence : ce qui était vivant et ne l’est plus, ce qui a disparu mais dont la marque demeure. Comme les fossiles conservent la forme d’un organisme longtemps après sa disparition, certaines empreintes semblent retenir quelque chose de la vie qui les a produites.
Pour réaliser ces peintures, j’utilise principalement du bois mort, ramassé, sélectionné et transformé en outils de peinture. Branches, morceaux d’écorce, fragments de bois deviennent des prolongements de la main. Je les façonne, les entaille, les ponce ou les conserve dans leur état brut afin qu’ils puissent déposer sur la toile leurs propres accidents, leurs irrégularités et leurs histoires.
Le geste n’est donc jamais totalement maîtrisé.
Le bois imprime, frotte, arrache, dépose. Il produit des marques qui ne sont ni tout à fait dessinées, ni tout à fait peintes. Chaque passage laisse une trace différente, comme si la matière elle-même participait à la construction de l’image.
Il y a dans cette manière de peindre quelque chose de paradoxal : j’utilise ce qui est déjà mort pour faire apparaître des formes nouvelles.
Le bois qui a cessé de vivre devient ainsi un outil de création. Sa disparition devient une nouvelle présence.
Les tableaux se construisent par couches, par recouvrements, par dépôts et effacements. Certaines traces restent immédiatement lisibles ; d’autres sont partiellement recouvertes, comme enfouies sous le temps. La peinture devient alors une sorte de stratigraphie : une surface qui conserve les étapes de sa propre transformation.
À l’image de nos existences, rien ne disparaît complètement.
Une empreinte peut être infime et pourtant durable. Elle peut être visible, presque effacée, ou seulement perceptible lorsque l’on s’en approche. Elle peut appartenir à un être vivant, à un geste, à un événement ou simplement au passage du temps.
Nous sommes faits de ces traces.
Celles que nous recevons avant même d’exister. Celles que nous accumulons au fil des années. Celles que nous laissons derrière nous, volontairement ou non.
Et puis il y a celles que le temps efface.
Cette série ne cherche donc pas à représenter la disparition, mais plutôt ce qui lui résiste.
Ce qui subsiste lorsque la forme initiale n’est plus là.
Une empreinte de pas après le passage.
Une branche tombée qui conserve la mémoire de sa croissance.
Une matière qui porte encore la marque de ce qui l’a traversée.
Une trace qui demeure alors que celui qui l’a laissée a disparu.
La toile devient ainsi un territoire de mémoire, mais une mémoire sans récit précis. Elle ne raconte pas une histoire particulière : elle évoque ce mécanisme universel par lequel toute existence modifie, même imperceptiblement, ce qui l’entoure.
Ce qui reste de nous, finalement, n’est peut-être pas ce que nous avons été, mais ce que notre passage a transformé.
Ces peintures sont des tentatives pour saisir cet instant particulier où la présence devient trace, où la matière devient mémoire, et où l’absence commence à produire sa propre forme.





















